Sir HENRY MORGAN
(1635 - 1688)
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" Comme les Expeditions de Morgan, ont fait grand bruit dans le monde, on ne doute point qu'on ne se soit empressé d'en publier beaucoup de Relations [...]
C'est pourqùoy l'on declare icy, [...] que non seulement l'Histoire dont il s'agit ; mais encore toutes les autres, qui sont renfermées dans cet Ouvrage, sont composées sur des Memoires aussi indubitables, qu'authentiques.
QUATRIEME PARTIE
CHAPITRE I
La vie de Morgan insigne Avanturier.
MORGAN est né de la Province de Galles en Angleterre. Son pere estoit un Laboureur aisé : toute-fois le fils ne se pouvant reduire aux occupations que le pere luy prescrivoit, se sauva de sa maison, & passa à la Barbade dans les Isles des Caraïbes, qui appartiennent aux Anglois. Ayant demeuré là quelques temps, il entendit parler de la Jamaïque, où il eut envie d'aller : Y estant arrivé, il s'embarqua d'abord sur un Corsaire, où il ne fut pas logntemps sans faire une prise qui luy valut beaucoup ; ce qui l'anima, & luy donna courage de retourner en course.
[...]
La premiere occasion où il parut, fut celle que luy donna Mansvvelt vieux Corsaire, qui le prit en amitié, & le fit son Vice-Amiral. Ce corsaire avoit resolu d'aller faire une décente en terre ferme ; ayant formé une petite Flote de quinze Bâtiments où il y fit monter 600. hommes, il fut en cét équipage attaquer l'Isle Sainte Catherine [...]
C'est en ce rencontre que Morgan se distingua, & fut estimé des siens, & des ennemis mesme, pour sa valeur.
[...]
Aprés la mort de Mansvvelt, Morgan devint le premier de tous les Avanturiers de la Jamaïque ; & comme il estoit estimé parmy eux, ils luy proposerent une entreprise, luy dirent qu'ils le feroient leur Capitaine, & luy obeïroient volontiers.
[...]
CHAPITRE III
La prise de la Ville du Port au Prince par Morgan.
[...] Ville champêtre de l'Isle de Cuba, où l'on dit qu'il y avoit bien de l'argent, à cause qu'il s'y faisoit grand cõmerce de cuirs, & qu'étant éloignée du bord de la Mer, les Espagnols ne se défieroient point qu'on les vint jamais attaquer, ce qui en faciliteroit beaucoup la prise [...]
Ce Pillage dura quinze jours ensuite dequoi Morgan fit demander aux principaux Prisonniers la rançon de la Ville, sinon qu'il la brûleroit ; ils députerent quelques-uns des leurs pour en convenir, outre la somme qu'ils donnerent, ils amenerent au Port de Saint Marie, où estoient les Vaisseaux, cinq cens Vaches pour les ravitailler, car le dessein de Morgan estoit de faire quelque descente ailleurs, n'étant pas satisfait de ce qu'il avoit pris au Port au Prince.
Les Avanturiers demeurerent quelque temps à la rade du Port de Sainte Marie, pour tuer ces Vaches & les saler. Cependant ils se divertissoient, car ils sont de bonne humeur quand la fortune leur est favorable.
[...]
CHAPITRE IV
La prise de Puerto-Bello dans l'Istme de Panama.
[Morgan rassembla une flotte de plusieurs vaisseaux] il s'en trouva neuf, & le nombre de quatre cens soixante & dix hommes, dont il y en avoit beaucoup de François.
[Puerto-Bello] est une petite Ville bâtie sur le bord de la Mer Oceane du côté du Nord de l'Istme de Panama, à la hauteur de dix degrez de latitude Septentrionale. Elle est située dur une Baye, à l'embouchure de laquelle il y a deux Châteaux qui sont très forts ; & il n'y peut rien entrer sans passer devant ces Châteaux. Il y a encore un Fort sur une petite éminence qui commande à la Ville. Les Galions du Roy d'Espagne viennent tous les ans là, pour charger l'argent que l'on mene des Mines du Perou à Panama [...]
Toutes les Marchandises qui en viennent pour le Perou, y sont aussi déchargées [...]
Il ne laisse pas d'y avoir quatre cens hommes capables de porter les armes, outre la garnison qui est toûjours de trois à quatre cens Soldats pour garder les Forts & la Ville.
[...]
Ils arriverent de cette maniere à la Ville, comme l'aurore commençoit à paroistre, & trouverent la plûpart des Bourgeois encore endormis, & qui ne sçavoient ce que cela vouloit dire. La Garnison s'étoit retirée dans les Forts, & commençoit déjà à canoner sur la Ville.
[...]
Morgan leur fit dire que s'ils ne vouloient pas se rendre, il alloit faire mettre des échelles portées par les Religieux & par les femmes, & qu'il ne leur donneroit point de quartier. Ils répondirent qu'il n'en vouloient pas ussi. Alors Morgan executa ce qu'il avoit dit [...]
Ainsi les assaillans monterent genereusement, munis de grenades, de pistolets, & chacun d'un bon sabre, & d'un courage plus seur que tout cela.
[...]
les Flibustiers furent obligez de prendre [le deuxième] Fort de la même maniere que le premier, & pourtant avec plus de facilité.
[...]
Les Avanturiers estant maistres de ces deux Forts, le reste ne tint gueres ; environ à trois heures aprés midy le combat setermina par la victoire qui demeura aux Avanturiers. [...] Ensuite ceux qui n'avoient pas esté blessez commencerent à se donner carriere, & à faire débauche de vin & de femmes tant que la nuit dura [...]
Le lendemain matin Morgan fit entrer les vaisseaux dans le Port [pour y faire charger le butin, mais Morgan du patienter jusqu'à ce que] les Bourgeois de Port-Bello lassez de ces gens, apporterent devant le temps prescrit la rançon de la Ville, des Forts & des prisonniers, qu'ils payerent en belles barres d'argent.
CHAPITRE V
Nouveau dessein de Mogan : Prise de Marecaye.
C'est l'ordinaire des Avanturiers de passer bien-tôt de l'abondance à la disette. Ceux-cy qui estoient de la même humeur, aprés avoir dissipé tout leur argent dans la débauche, ne penserent plus qu'à retourner en course, pour en avoir d'autre. Morgan à qui il avoit aussi manqué, parce qu'il n'étoit pas meilleur ménager qu'eux, & qu'il avoit besoin de faire une plus grande dépense, songea à quelque nouvelle entreprise pour s'enrichir ; & dans ce dessein il donna rendez-vous à tous les Avanturiers qui avoient des vaisseaux à la coste de S. Domingue, à l'Isle à la Vache.
Il donna ce rendez vous dans le veuë d'avoir des François dans sa Flote, & d'en faire une considerable [...] [Morgan] fit reveuë de sa Flote, qu'il trouva forte de quinze vaisseaux, & de neuf cents soixante hommes, tant François qu'Anglois, tous vieux Avanturiers, qui avoient déjà fait ce mestier plusieurs années. On tint encore conseil, pour voir quelle place on attaqueroit. Il fut conclu qu'on monteroit le long de le côte jusqu'à l'Isle de Saone, qui est à la point de l'Orient de l'Isle Espagnole. Pierre le Picard fameux Avanturier ; fit la proposition d'attaquer Maracaibo, où il avoit déja été avec l'Olonois [...] on entra dans la Ville sans trouver aucune resistance, ny personne que quelques pauvres Esclaves qui ne pouvoient marcher, avec des malades dans l'Hôpital. On ne trouva mesme rien dans les maisons, car en trois jours de temps ils avoient emporté leurs marchandises & leurs meubles ; à peine y trouvoit on dequoy vivre.
[...]
Ces partis continuerent pendant huit jours de temps, durant lesquels on fit un assez bon nombre de prisonniers, à qui on donnoit le gêne, & qui disoient tous d'une commune voix qu'ils étoient pauvres, & que les riches s'étoient sauvez à Gibraltar [...] huit jours aprés qu'on eut pris possesion de Marecaye, on fit embarquer le pillage, les prisonniers, & tout le monde pour aller à Gibraltar.
[...]
Les Anglois trouverent dans ce Bourg un Espagnol assez bien couvert, ce qui les fit juger que c'estoit un homme riche & de condition. On luy demanda où estoit allé le monde de Gibraltar, il dit qu'il y avoit un jour qu'ils étoient tous partis [...] Ensuite Morgan fit quelques prisonniers, qui luy dirent que vers une grande Riviere, à six lieuës de Gibraltar, il y avoit un navire de cent tonneaux, avec trois Barques chargées de marchandises & d'argent appartenant aux habitants de Maracaibo.
[...]
Morgan ayant passé quinze jours hors de Gibraltar à courir les bois, & à piller par tout, il revint à cette Ville avec beaucoup de pillage & un grand nombre de prisonniers, qu'ils contraignit de payer leur rançon. Pour les belles femmes, il ne leur demanda rien, parce qu'elles avoient dequoy payer sans diminuer leurs richesses. Pendant qu'il fut absent, ceux qu'ils avoit envoyez à la Riviere dont j'ay parlé, revinrent aprés avoir pris le Navire & les trois Barques chargées d'Espagnols fugitifs, avec leur argent & leurs hardes. Morgan avoit sejourné cinq semaines en ce païs en le ravageant plus de quinze lieuës aux environs, sans avoir perdu un seul homme [...]
CHAPITRE IV
Retour de Morgan à Marecaye, la Victoire qu'il remporta sur Dom Alonse del Campo d'Espinosa, qui l'estoit venu enfermer dans ce Lac.
Morgan à son retour apprit une nouvelle qui ne luy plut pas trop, non plus qu'aux siens : car les Flibustiers n'aiment queres à disputer le butin quand ils l'ont pris. Cette nouvelle portoit que trois Fregates du Roy d'Espagne estoient arivées à l'embouchure du Lac, commandées par Dom Alonse del Campo d'Espinosa Contre-Amiral d'une Flotte que Sa Majesté Catholique avoit envoyée dans les Indes, sur les plaintes que le Gouverneur avoit faites à la Cour des hostilitez des Avanturiers dans l'Ameriques
[Morgan fait charger un navire de goudron, de barils de poudre en plus de mannequins et des faux canons] Cet Euipage ainsi preparé, Morgan descendit des Maracaibo à l'entrée du Lagon, & fut moüiller à la portée du [...] plus grand navire Espagnol [qui] estoit moüillé au milieu du canal, qui n'est pas fort large & les deux autres estoient au dessous de luy. Ce navire que les Avanturiers avoient fait en Brülot, sut ranger l'Amiral des Espagnols sans tirer un coup [...] En un moment on vit ces deux vaisseaux en feu, & Dom Alonse n'eut que le temps de se jetter à corps perdu dans sa Chaloupe, & de se sauver à terre.
D'abord que ce vaisseau fut enflamé, on courut aux autres : on en aborda un qu'on fit bien-tôt rendre ; & l'autre, qui estoit le dernier, [...] fut consumé avant qu'on pust estre à luy ; de manière qu'en moins de deux heures il y eu bien du changement.
[...]
LA PRISE DE LA FAMEUSE Ville de Panama, & de toute son Istme, par Morgan, avec une description de ce Païs, jusques au Cap Gracia à Dios, & les moeurs de divers Indiens qui y habitent.
[...]
CHAPITRE XI
Départ de Morgan pour Panama, & la prise de cette Ville.
Morgan ayant fait une exacte reveuë de ceux qu'il avoit choisis pour son entreprise, & visité jusqu'à leurs armes & leurs munitions, les exhorta de faire voir leur courgae dans cette occasion, afin de retourner à la Jamaïque riche & glorieux. [...] Ils commencerent leur voyage le 18. de Janvier de l'an 1670.
[...]
Le [...] 27. dixième & dernier jour de la marche, [...] ils découvrirent l'armée des Espagnols, qui estoit tres belle, & qui marchoit en bon ordre. [...] Les Avanturiers à cette veuë firent trois cries qui auroient épouvanté les plus hardis. Les Espagnols en firent de même, & les deux partis avançoient les uns contre les autres.
[...]
Ce combat dura environ deux heurs, & la Cavalerie fut défaite sans qu'il n'en échapast plus de cinquante qui prirent la fuite. L'Infanterie voulut avancer;mais si tôt qu'elle vit cette défaite, elle tira seulement, & aprés jetta les armes & s'enfuit.
[...]
Morgan voyant qu'il avoit perdu si peu de monde, s'avança vers la Ville, [...] Aussi-tôt on tira le canon, qui en blessa vingt-cinq ou trente, & en tua bien autant, sans pouvoir faire que cette décharge : car à l'instant les Avanturiers fondirent sur les Canoniers.
[...]
Dés que Morgan se vit maistre de Panama, [...] les gens visiterent la Ville. [...] Morgan craignoit que les Espagnols ne le vinssent surprendre la nuit dans cette Ville, fit mettre le feu [si bien que] le lendemaine cette Ville se trouva consommée. [...] Morgan avoit passé huit jours à exercer des cruautez inoüies, en pillant les Espagnols.
[...]
Un Navire du Roy de la Grande Bretagne arriva à la Jamaïque avec un nouveau Gouverneur, & un ordre exprés à Morgan d'aller en Angleterre, pour répondre sur les plaintes du Roy d'Espagne & de ses Sujets.
[...]
Morgan donc a esté obligé d'aller en Angleterre, & j'ay fait tou mon possible pour sçavoir l'évenement de ectte affaire, mais je n'en ay pû rien apprendre, & par consequent je n'en sçaurois parler."
Tiré de Exquemelin, Alexandre-Olivier . Histoire des avanturiers flibustiers qui se sont signalez dans les Indes contenant ce qu'ils ont fait de remarquable depuis vingt années avec la vie les moeurs & les coutumes des boucaniers & des habitans de S. Domingue & de la Tortue, une description exacte de ces lieux et un état des offices tant ecclesiastique que seculieres où le Roy d'Espagne pourvoir des revenus qu'il tire de l'Amérique, & de ce que les plus grands princes de l'Europe y possèdent : le tout enrichi de cartes géographiques & de figures en taille douce : nouvelle édition augmentée des expéditions que les flibustiers ont faites jusqu'à present, & des cartes géographiques des lieux où ils ont fait descente, avec les plans des villes & des places dont ils se sont rendus maistres. Tome second.
Chez Jacques le Febvre, ruë de la Harpe,
au Soleil d'Or, vis-à-vis de la ruë S. Severin.
M.DC.XCIX. (1699)
AVEC PRIVILEGE DU ROY
Cette oeuvre est consultable en ligne sur le serveur Gallica de la Bibliothèque Nationale de France.
Transporté en Angleterre pour y être jugé, Morgan manuvre bien, et la guerre reprenant, il est plutôt accueilli en héros, anobli, et nommé lieutenant gouverneur de Jamaïque avec pour mission d'en chasser les pirates et flibustiers.
Il achève ses jours paisiblement en Jamaïque. Appelé pour constater son décès, le médecin conclut qu'il est mort "d'avoir trop vécu".